Thomisme : matière et forme, de la Puissance à l’Acte (R.P. Édouard Hugon)

Cosmologie, étude générale de loi de l’univers :

Chapitre I : La matière et la forme

THÈSE VIII.

[Le 27 juillet 1914, 24 jours avant sa mort, le Pape Saint Pie X approuva le décret de la Sacré Congrégation des études]

qui a écrit:
Creatura vero corporalis est quoad ipsam essentiam composita potentia et actu; quae potentia et actus ordinis essentiae materiae et formae nominibus designantur.

La créature corporelle est, quant à l’essence elle-même, composée de puissance et d’acte; cette puissance et cet acte dans l’ordre de l’essence sont désignés par les noms de matière et de forme.
(Cette doctrine revient constamment dans tous les ouvrage de saint Thomas. Qu’il suffise de citer ici De spiritualibus creaturis, a. 1.)

[…]

I. Le Problème

Ici encore, le point de départ sont l’expérience et le sens commun, qui constatent dans les corps un dualisme et des antinomies. Les corps nous apparaissent passifs et inertes, et cependant ils déploient ces énergies et cette activité qui font la fécondité de la nature et la beauté de l’univers. Soumis à la multiplicité et à la division, ils conservent, d’autre part, une merveilleuse unité, que le fleuve des phénomènes et des changements ne réussit pas à détruire. Ils ont un élément générique, commun à tous les corps, et un élément spécifique ou typique, qui classe chacun d’eux dans une hiérarchie déterminée; un élément qui demeure sous toutes les successions de phénomènes et un élément qui disparaît ou se renouvelle incessamment. C’est ce que nous atteste la loi de la conservation de la matière et de l’énergie, dont la quantité reste invariable. Après le mélange ou la combinaison, le poids n’est pas modifié; la quantité du mouvement, qui semble se perdre, se retrouve équivalemment sous la forme de la chaleur. De là ces axiomes de la science moderne : « équivalent mécanique de la chaleur », et : « rien ne se crée, rien ne se perd (70). Et cependant la Chimie constate des variations dans les combinaisons, comme la Biologie dans les diverses phases de l’évolution vitale.
(70) : « La chimie moderne complète et précise ce principe, en nous montrant que la masse détruite est toujours égale à la masse créée. » P. Duhem, Le Mixte, p. 205.

Voilà le dualisme que proclame l’expérience quotidienne. La raison, pour l’expliquer, est amenée spontanément à conclure : il doit y avoir dans les corps deux principes essentiellement distincts :

  1. le principe de passivité, d’inertie, de multiplicité, de division, commun, générique, permanent sous le fleuve des modifications indéfinies ;
  2. le principe d’activité, d’unité, qui distingue, caractérise chaque corps, lui donne son type et son espèce. Le premier parce qu’il est passif et déterminable, est potentiel et matériel; le second, parce qu’il est actif et spécifique, est dynamique et formel.

Tout le problème de la constitution des corps se ramène à expliquer le rôle de ces deux éléments. Si l’on défend exclusivement le premier, on tombe dans les excès de l’atomisme ; la considération trop étroite du second conduit aux exagérations du dynamisme : la doctrine d’Aristote et de St Thomas, que la S. Congrégation nous propose comme norme sûre de direction, sauvegarde les deux éléments, non pas en les mettant sur le même pied d’égalité, mais en établissant entre eux les rapports fondamentaux de la puissance et de l’acte. Voilà le système scolastique de l’Hylémorphisme, c’est-à-dire de la matière première [*] et de la forme substantielle.
[*] : « matière première” » ou « matière prime” ».
Il faut remarquer que lorsqu’on parle, tel St Robert BELLARMIN, de “matière” du Pape, il s’agit :

  1. d’une analogie (pour comprendre ce que signifie ce terme, voir cette leçon du R.P. Hugon et ce commentaire de Monsieur Tailhades.) ;
  2. d’un composé d’une substance préexistante (la personne élue par la Cardinaux, qui possède déjà sa forme propre, son âme) avec une forme accidentelle ajoutée par Dieu (la forme du Pontificat).

C’est pourquoi on parle, dans un tel cas (substance préexistante), de « matière seconde” » et non de « matière prime” » (Note de JP B.)

On peut le résumer [ce « système scolastique de l’Hylémorphisme »] en trois points :

  1. il y a dans les corps un principe substantiel matériel et un principe substantiel formel ;
  2. l’un et l’autre est une substance incomplète ;
  3. le principe matériel est par rapport au principe formel ce qu’est la puissance par rapport à l’acte auquel elle est essentiellement ordonnée.

De là dérivent des conséquences inéluctables : les corps ne sont pas des agrégats de plusieurs substances complètes, mais chaque composé de matière et de forme jouit de son unité substantielle ; les corps diffèrent entre eux substantiellement, comme une espèce diffère d’une autre ; il y a dans la nature des changements substantiels, c’est-à-dire des corruptions et des générations qui produisent des substances nouvelles dans l’univers.

Il n’est pas possible d’entrer ici dans l’examen détaillé des systèmes, ce qui demanderait un volume (71) ; arrêtons-nous à quelques considérations pour justifier le système thomiste, préféré par l’Eglise, et qui est, en définitive, la solution du sens commun.
(71) : On peut, pour cet examen, consulter spécialement Mgr Farges, Matière et Forme, et M. Nys, Cosmologie.


II. Existence d’un principe matériel

Tout d’abord l’expérience et le raisonnement découvrent dans tous les corps un principe substantiel matériel. L’activité des corps s’accomplit dans l’espace, se répand se propage par l’espace; de même que nous voyons les corps agir les uns sur les autres par leur contact, dans la mesure de leur contact, au point que toute leur action s’arrête s’ils cessent de se toucher de quelque manière, ou immédiatement ou médiatement. Or l’espace suppose l’extension, et pareillement le contact corporel requiert une surface étendue. Il faut donc conclure à l’existence d’un principe qui est la racine de l’étendue, et partant matériel, puisque matière et étendue sont des concepts inséparables. Ce principe est permanent, comme le prouve la loi des poids : quel que soit le changement intervenu, le poids est demeuré le même, ce qui suppose un principe aussi immuable avant qu’après la mutation. Et, comme la série des accidents, phénomènes, changements, mouvements, activités, ne peut pas reposer sur le vide, il faut dire encore que cet élément est substantiel, pour être le premier support de ce flux incessant.

III. Existence d’un principe formel

Mais ce principe matériel ne suffit pas : l’expérience et le raisonnement réclament un autre principe substantiel, formel et dynamique, pour expliquer l’unité, la fixité, l’activité des vivants. Est-il possible de ne pas reconnaître dans l’animal une force interne, qui maintient l’être tout entier, qui dirige toutes ses énergies vers une fin unique, pour sa conservation et sa perfection, et qui, malgré la multiplicité et la composition de l’élément matériel, produit les phénomènes d’une sensation simple et indivisible, comme la vision, l’appétition, en un mot toute la vie psychologique de l’animal ?
Que remarquons-nous aussi dans la plante ? Une tendance intérieure qui régit les diverses parties, les coordonne, le fait contribuer au bien de tout l’organisme. Le terme de cette activité demeure dans la plante elle-même; c’est la plante qui bénéficie de son travail; en agissant, elle évolue, se parfait, et le dernier terme de cette évolution devient sa parure et sa couronne. La matière, qui change constamment et qui au bout de quelque temps est renouvelée tout entière dans le même vivant, n’explique pas cette fixité et cette unité spécifique. A moins de nier la réalité de la vie ou la distinction réelle entre les corps vivants et les corps inanimés, il faut admettre un principe substantiel et spécifique, source de cette unité et que nous appellerons la forme substantielle.
Pour les corps inorganiques, l’évidence est moins complète. Toutefois, certains phénomènes constatés, surtout dans les cristaux, semblent confirmer la thèse thomiste. Le cristal est régi par une force mystérieuse qui groupe et ordonne les diverses molécules selon un type spécifique et invariable, de telle sorte que, si les angles du cristal viennent à être lésés, ou brisés, ils sont réparés infailliblement selon le même type constant. Cette énergie interne ne serait-elle pas le principe substantiel et formel d’Aristote et de saint Thomas ? Des savants de grande envergure n’ont pas craint de l’affirmer. « Ainsi, la cristallographie, écrivait l’illustre de Lapparent, donnerait raison à l’opinion philosophique exprimée dès le treizième siècle par le puissant génie de saint Thomas d’Aquin (72). »
(72) : A. de Lapparent, cours de minéralogie, p. 68.

D’une manière universelle et pour tous les corps, les propriétés irréductibles nous font conclure à deux principes irréductibles : les unes se rattachant à la quantité et révèlent l’existence du principe substantiel formel. Ici encore, la science peut prêter la main à la scolastique. « Nous voici donc obligé de recevoir en notre Physique autre chose que les éléments purement quantitatifs dont traite le géomètre, d’admettre que la matière a des qualités ; au risque de nous entendre reprocher le retour aux vertus occultes, nous sommes contraints de regarder comme une qualité première et irréductible ce par quoi un corps est chaud ou éclairé, ou électrisé, ou aimanté ; en un mot, renonçant aux tentatives sans cesse renouvelées depuis Descartes, il nous faut rattacher nos théories aux notions les plus essentielles de la Physique péripatéticienne (73). »
(73) : P. Duhem, Evolution de la mécanique, pp. 197-198.

IV. Ce qui est définitivement acquis

Présentée sous cette forme générale, que la Sacrée Congrégation fait sienne, et sans descendre aux applications qui ne sont pas l’essence du système, la doctrine thomiste peut être appelée certaine, comme une conclusion du sens commun. Les données essentielles sont définitivement acquises et inébranlables :

  1. il faut dans les corps, outre la matière, la quantité, le mouvement, reconnaître un principe formel et dynamique et des qualités permanentes ;
  2. la matière est indestructible : rien ne se perd ;
  3. la forme n’est pas tirée du néant, mais du sujet potentiel qui la contenait et qui la reçoit : rien ne se crée [de soi-même. – Précision, comme toutes celles entre crochets, de JP B.].

La Sacrée Congrégation ne parle pas des mutations substantielles ; mais la doctrine est indiscutable au moins pour le composé humain et pour les animaux, car tout le monde constate une différence essentielle entre un vivant et un cadavre. On peut aussi l’appeler certaine par rapport au monde végétal : les phénomènes qui font naître et mourir la plante, qui produisent le chêne gigantesque et le réduisent un jour en poussière sont bien des changements qui atteignent la substance même. Partout où il y a passage de vie à mort, comme de mort à vie, il y a mutation substantielle.
La preuve n’est pas si décisive pour les corps inorganiques; mais les propriétés irréductibles que la science constate dans le nouveau composé nous autorisent à conclure qu’ici encore un changement substantiel est intervenu.
Le système aristotélicien et thomiste est la meilleure explication de nos dogmes catholiques sur l’union de l’âme avec le corps, la nature humaine du Christ, la présence réelle dans l’Eucharistie et la transsubstantiation (74) ; car tout cela suppose matière, forme, union substantielle et changement substantiel.
(74) : C’est pour expliquer la réalité et l’unité de la nature humaine dans le Christ que le concile de Vienne (1311) définit que l’âme intellectuelle est véritablement, par elle-même, et essentiellement, la forme du corps humain. Le Fils de Dieu a pris les deux parties de notre nature unies ensembles, de telle sorte que restant vrai Dieu, il est devenu vrai homme. Cf. Denzinger, 480, 481.

Nous aurons à rappeler plus loin certains documents ecclésiastiques à propos de l’âme humaine; mais nous voulons citer un nouveau témoignage du savant P. Duhem : « Peu à peu cependant, et par le fait même de ce développement, les hypothèses mécanistes se heurtent de toutes parts à des obstacles de plus en plus difficiles à surmonter. Alors la faveur des physiciens se détache des systèmes atomistiques, cartésiens ou newtoniens, pour revenir à des méthodes analogues à celles que prônait Aristote. La Physique actuelle tend à reprendre une forme péripatéticienne (75). »
(75) : P. Duhem, Le Mixte, p. 200. – Pour une étude plus complète, voir Nys, Cosmologie ; Farges, Matière et Forme, etc., et notre Cursus Philos. Thomist., t. II, Tract. II.

R.P. Édouard HUGON

Ontologie, étude de l’essence des êtres : CHAPITRE IER : LA PUISSANCE ET L’ACTE.

THÈSE I.

« Potentia et actus ita dividunt ens, ut quidquid est vel sit actus purus, vel ex potentia et actu tamqam primis atque intrinsecis principiis necessario coalescat. »

La puissance et l’acte divisent l’être de telle sorte que tout ce qui est ou bien soit acte pur, ou bien soit composé nécessairement de puissance et d’acte comme principes premiers et intrinsèques. (Cette proposition est contenue ouvertement dans les œuvres de St Thomas, non seulement dans la Somme, où il est dit : « Cum potentia et actus dividant omne ens et omne genus entis », I P., q. 77, a. 1, mais encore dans Metaphys., lib. VII, lect. I ; lib. IX, lect. I, lect. IX.)

Ces notions sont les plus universelles de la philosophie, et elles se fondent sur l’expérience et le sens commun.

Parmi les choses que nous atteste le sens commun, il en est qui peuvent être et ne sont pas encore, et il en est qui sont déjà. Ce qui peut être est en puissance, ce qui est déjà est en acte : l’enfant d’un jour est philosophe en puissance, l’écrivain qui vient de publier un traité de métaphysique est philosophe en acte ; le marbre peut devenir une belle vierge, il est statue en puissance ; le ciseau de l’artiste en a tiré le chef d’œuvre, le marbre est statue en acte ; le candidat au mandat législatif est député en puissance, l’élu est député en acte.

Ainsi la puissance et l’acte se définissent par leurs rapports mutuels : la puissance est comme une capacité, une ébauche, un commencement, l’acte est le complément ; la puissance est ce qui demande à être perfectionné, l’acte est la perfection ou ce qui la donne.

Aristote définit la puissance : le principe d’agir ou de recevoir. (Cf. Aristot. II, III, VII, VIII Physic. et IX Metaphys. ; St Thom., Comment. in Aristot., loc cit.) Le principe désigne non pas une simple possibilité ou une pure non-répugnance à exister, mais une capacité réelle (*) dans un sujet réel. La simple possibilité est appelée puissance logique ou objective[/i] ; la capacité réelle est une puissance subjective [c’est-à-dire du sujet]. Le feu est un principe d’agir, en causant la chaleur ; l’eau est un principe de recevoir, puisqu’elle prend la chaleur du feu. La puissance d’agir est active, la puissance de recevoir est passive. L’une et l’autre est réelle et principe de l’acte : la première est le principe dont l’acte émane ; la seconde, le principe dans lequel l’acte est reçu. La seconde est imparfaite, parce que recevoir suppose que l’on manque ; la première est, en soi, perfection, parce que, pour agir, il faut avoir déjà l’acte que l’on donne. De là cet axiome de St Thomas : Dans la mesure où l’on est en acte et parfait, on est principe actif ; unumquodque secundum quod est actu et perfectum, secundum hoc est principium activum alicujus. (S. Thom., I. P., q. 25, a. 1.) La seconde est donc seulement puissance, la première est déjà un acte dont dérive l’opération ou l’effet ; c’est pourquoi la seconde répugne à Dieu, mais non pas la première.

(* : Les soulignés en italiques sont d’origine ; ceux en gras ou/et d’un trait (hormis les titres) sont de JP B. Cette précision ne sera pas répétée. Cette note est de JP B ; toutes les autre, sauf précision contraire, sont d’origine.)

C’est de la dernière qu’il est principalement question dans la thèse présente.

Celui qui reçoit manquait d’une perfection, il a passé d’un état à un autre en l’acquérant : il a donc changé. D’où il suit que la puissance est le principe du changement, de la mutation ou du mouvement, car changer c’est se mouvoir d’un état à un autre. Et, puisque le sujet ne saurait jamais se donner ce qu’il n’a pas, il doit recevoir cette mutation d’un autre qui, pour le faire passer à une condition nouvelle, doit être en acte lui-même, et partant distinct de celui qu’il meut.

(De là cette définition de la puissance active donnée par Aristote : Principium mutationis ab ALIO, in quantum est ALIUD, le principe de la mutation par un autre, en tant qu’il est autre. IV Physic. cf. S. Thom., in h. I.)

On voit donc que l’idée de puissance suggère celle de mobile, et l’idée d’acte comporte celle de moteur(Cf. Mgr A. Farges : Théorie fondamentale de l’acte et de la puissance, du moteur et du mobile.)

Et c’est précisément la réalité du mouvement qui nous convainc que la puissance et l’acte ne sont pas de simples vues de l’esprit. Dans l’antiquité, l’école d’Elée nia la réalité de la puissance passive ; à notre époque, les partisans de F. Herbart et les idéalistes exagérés semblent la confondre avec la pure possibilité. Les faits les plus tangibles donnent aux uns et aux autres un éclatant démenti. La nature entière est le théâtre du mouvement, les merveilles de la mécanique moderne, les progrès de l’industrie humaine proclament, avec la réalité du mouvement, la réalité de la puissance et de l’acte. L’oxygène et l’hydrogène, avant d’être unis, n’étaient pas l’eau, et l’eau n’a pas été tirée du néant : ils étaient donc l’eau en puissance réelle ; la graine n’était pas la plante et cependant la plante est sortie réellement de la graine ; l’embryon n’était pas l’enfant, l’enfant n’était pas le héros qui vient de gagner la bataille, et pourtant il y a eu passage réel d’un état à un autre. Il y avait donc capacité ou puissance réelle d’évoluer ainsi ; Il a fallu également une énergie, une activité, en un mot, un acte, pour réaliser le passage. Dès lors, nier la réalité de la puissance et de l’acte, c’est nier la réalité de la vie, du progrès dans l’humanité, nier l’expérience, se nier soi-même, nier l’univers et le sens commun.

(Pour une étude plus complète, on pourra consulter le livre cité de Mgr Farges et le grand ouvrage du P. Kleutgen, La Philosophie scolastique, t. 1, c. 1, a. 3.)

Nous sommes ainsi amenés peu à peu à comprendre la porté de l’axiome qui est la première thèse approuvée par la Sacrée Congrégation : « La puissance et l’acte divisent l’être de telle sorte que tout ce qui est ou bien soit acte pur, ou bien soit composé nécessairement de puissance et d’acte comme principes premiers et intrinsèques. »

L’acte pur veut dire celui qui n’est nullement mélangé avec la puissance. Or, l’acte peut être mélangé de deux manières. Ou bien parce qu’il est reçu dans une puissance, comme l’âme dans le corps, la volonté dans l’âme, la vertu dans la volonté ; ou bien parce qu’il reçoit un acte ultérieur ; ainsi l’essence angélique n’est pas reçue dans un corps, mais elle reçoit l’être, elle reçoit des facultés, elle reçoit des opérations ; et, précisément, parce qu’elle reçoit ou peut recevoir, elle est en puissance à ces perfections qu’elle attend comme sa couronne. L’acte pur et donc celui qui n’est point reçu et, donc, qui n’a point de limitation par en bas, et qui ne peut rien recevoir, et, donc, n’a point de limitation par en haut. (L’acte pur est appelé, à juste titre, par les scolastiques, actus irreceptus et irreceptivus, l’acte inreçu et irrecevable. Cf. notre Cursus Phylosophiae Thomisticae, t. V, p. 41 et ss.) Il ne saurait donc ni perdre ni acquérir, il ne comporte ni parties, ni divisions, ni changement. Parce qu’il est acte, il est perfection ; parce qu’il est pur, il exclut tout élément étranger, il est tout entier lui-même et tout entier immuable et parfait. Son nom est celui que prononce tout âme naturellement chrétienne : c’est le Dieu béni dans tous les siècles.

En dehors de Dieu, tout être est mélangé, parce qu’il est muable, capable de perdre et d’acquérir : il y a donc en lui l’élément potentiel, qui est précisément le terme ou la perfection dont l’autre a besoin. La puissance et l’acte sont ainsi les premiers et nécessaires principes dont tout être muable est constitué : impossible d’en concevoir d’autres qui soient plus universels et plus intimes au sujet. Ils sont donc appelés très justement : primis atque intrinsecis principiis, les principes premiers et intrinsèques.

Telle est la première grande division de l’être : la puissance est comme le genre, le principe déterminable ; l’acte est comme la différence, le principe déterminant.

Saint Thomas ajoute que la puissance et l’acte divisent tout genre d’être : omne ens et omne genus entis (Tout être et tout genre d’être. S. Thom., I. P., q. 77, a. 1.), c’est-à-dire que cette composition de puissance et d’acte est commune à toutes les catégories, à la substance comme à l’accident, de telle sorte que l’être substantiel est composé nécessairement de puissance substantielle et d’acte substantiel, et l’être accidentel est composé nécessairement de puissance accidentelle et d’acte accidentel. La puissance étant l’ébauche et le commencement, l’acte le terme et le complément, tous les deux doivent s’adapter, s’ajuster, se mesurer, s’unir étroitement, pour former un seul tout. Il est clair qu’il n’y aurait pas d’adaptation s’ils étaient dans un ordre différent : une puissance substantielle ne saurait être complétée que par un acte digne d’elle, c’est-à-dire substantiel ; et il est manifeste, d’autre part, qu’une puissance purement accidentelle ne saurait porter un acte substantiel : l’hypothèse se détruit d’elle-même.

Telle est la portée de l’axiome thomiste : Potentia et actus sunt in eodem genere (la puissance et l’acte sont dans le même genre). Les applications en sont innombrables : ainsi, la matière première, puissance substantielle, est complétée par la forme, qui est un acte substantiel ; nos facultés, puissance accidentelles, sont complétées par les actes accidentels, qui sont les opérations. Ce principe nous fournit donc l’argument décisif pour démontrer la distinction réelle entre l’âme et ses facultés : puisque l’acte (c’est-à-dire notre opération) est accidentel, la puissance dont il procède immédiatement ne saurait être substantielle. Il faut dès lors conclure que la substance créée n’opère point directement et immédiatement par elle-même, mais par des accidents ou des facultés réellement distinctes d’elle. Nous reviendrons sur cette question à propos de la thèse XVII, mais il fallait signaler dès maintenant cette application, qui fait voir déjà la richesse du premier axiome.

(Nous exposons toutes ces théories dans notre Cursus Phylosophiae Thomisticae, t. III, p. 208 et ss. ; t. V, p. 43 et ss. ; t. VI, p. 158 et ss.)

La seconde thèse va le préciser, en rappelant que l’acte est par lui-même illimité et infini et que la limite et la multiplicité viennent de la puissance.

Et le thème qui suit est celui de la distinction entre essence et existence.

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