Atlantide du poète catalan l’abbé Jacint Verdaguer

Tant qu’on est à parler des félibres, découvrons les productions de nos frères catalans avec l’un des plus célèbres : l’abbé Jacint Verdaguer. Félibre d’outre Pyrénées respectant les normes du Félibrige dont la poésie catalane du XIXe est un sous courant, et dont nous vous présentons un extrait avec l’une de ses œuvres phares nommée l’Atlantide, inspirée par la destruction de l’île concernée :

(…) De l’Empyrée alors, comme un torrent de lave,
Un glaive de feu tombe, et le sommet altier,
Qui porterait le ciel croulant, et qui le brave,
Aux vents, à l’eau, le feu venant se rallier,

Est renversé soudain, ainsi qu’un berceau frêle,
Avec toute sa charge; et la terre sous eux
S’entrouvre, laissant voir à la troupe rebelle,
Jusqu’au fond de son sein, un gouffre ténébreux.

Ils reculent saisis d’effroi ; mais, sur leur tête,
De l’Archange entendant le souffle redoubler,
Ils plongent, quand l’abîme, en tressaillant,s’apprête,
Ouvrant, ouvrant sa gueule, à les tous avaler.

D’un trait, il engloutit monts, Atlants, Atlantide,
Boue, écume, cités, baleines, vols d’oiseaux;
Et, dans un tourbillon d’enfer, un flot rapide
De peuplades, de rocs, de steppes, de vaisseaux.

La tempête pesante y tombe; elle y refoule
La trombe qui luttait sur l’onde, avec les vents.
Ah ! si le monstre bâille encor, la mer s’écoule:
Restait à lui jeter les astres par fragments.

Mais le glaive s’enfonce, et transforme le gouffre
En un volcan qui flambe et hurle; et, de son sein,
S’élève une colonne et de flamme et de soufre,
Que décombres et flots tentent d’éteindre en vain.

Terribles châtiments ! Avec rocs, graviers, bave
Du Teyde, des Atlants sont projetés aux cieux;
Repris par le cratère, ils sont couverts de lave,
Et relancés plus haut dans des gerbes de feux.

Tout royaume voisin tremble. Des liens de marbre
L’unissant à celui qui sombre, il doit trembler.
Libye, Espagne, Albion, branches de ce grand arbre,
Sont dans l’onde avec lui sur le point de rouler.

Qui coupera les bras qu’à leurs cous il accroche?
Semblant leur dire: « O vous que j’aime, tenez bien! »
Pouvoir divin! Ses bras rompus, roche par roche,
S’enfoncent, l’eau bouillonne un instant, puis plus rien!…

L’Ange alors au fourreau remet l’épée ardente.
Le coup qu’il dut frapper, qui peut le publier?
Seule le redirait sa voix retentissante,
Qu’entendra de nouveau le monde au jour dernier.

De l’Afrique à jamais l’Europe est détachée;
Entre elles de deux mers passe le flot vainqueur;
Et la terre coupée en deux, jette, ébranchée,
Par de nouveaux volcans, la flamme de son cœur

Quand le jardinier voit que l’onde aux sillons coule,
Il s’arrête, à sa bêche heureux de s’appuyer:
De même l’Ange attend que le dernier mont croule;
Puis remonte, en prenant la lune pour étrier.

De là, se retournant vers les terres qu’il laisse,
Il leur crie: « Au revoir! Quand viendra votre tour,
J’aurai pour vous des flots de flamme vengeresse.
Craignez Dieu: sa justice aura bientôt son jour! »

Le Ciel entonne alors ses hymnes de victoire,
Tenant à ses accents les mondes suspendus: »
Qui peut rien contre Dieu? L’Atlantide à la gloire
Montait, montait toujours: Dieu tonne, elle n’est plus!

Comme un morceau de ciel, tu la mis sur la terre,
Pour y faire bénir, Seigneur, tes volontés;
Mais ses fils l’employant à te faire la guerre,
Tu les as dans l’abîme, avec elle, jetés.

Tu sauvas cependant, pour le faire renaître
Ici-bas, une fleur de ce jardin d’amours.
Le flot chasse le flot. Les mondes cessent d’être.
Soleil de vérité, tu demeures toujours ! »

Sirène qui, des flots, s’élançant folle d’aise,
Pour chanter ses amours, sur des bords enviés,
Voit la mer, que sa voix mélodieuse apaise,
De ses lèvres de sel venir baiser ses pieds,

L’Espagne, que d’en haut le choeur d’Anges appelle,
Se réveille et, voyant la mer autour de soi:
« Qui relève en ton ciel l’astre tombé ? », dit-elle.
Dans ses bras l’étreignant, la mer lui répond: « Toi. »

Entre eux, deux anges blonds se croisent, se coudoient.
L’un monte tout en pleurs; l’autre, descendant, rit: »
J’étais l’Ange, dit l’un, des terres qui se noient.
-L’autre :  » Moi, je le suis de celle qui surgit. « 

Mais déjà vient, semant perles et lis, l’aurore,
Mère guidant les pas du soleil renaissant.
A son tendre baiser, qui de feu les colore,
Se dispersent dans l’air les brouillards d’Occident. (…)

Abbé Jacint Verdaguer – La Renaixança, court extrait du Chant IX de L’Atlàntida.

Présentation :

Vie

Jacint Verdaguer i Santaló (1845-1902 ), écrivain romantique et figure majeure de la Renaixença, est considéré comme l’un des fondateurs de la littérature catalane moderne. Parmi ses œuvres, traduites vers différentes langues européennes, L’Atlàntida, Canigó et En defensa pròpia sont les plus célèbres.

Il est né le 17 mai à Folgueroles (Osona), au sein d’une famille paysanne modeste, mais ayant une certaine culture. Tout petit déjà, sa mère lui inculque la lecture. Il entre à 10 ans au Séminaire de Vic, où il suivra des études ecclésiastiques pendant quinze ans. En ville, au contact de professeurs et amis, dans une ambiance de renaissance culturelle, il se forme intellectuellement et lit les classiques grecs et latins, italiens, français et castillans. Il commence à écrire et, à 20 ans, il se voit décerner son premier prix aux Jocs Florals (Jeux floraux), où il rencontre de grandes figures de la culture telles que Marià Aguiló et Manuel Milà i Fontanals. Il fonde l’Esbart de Vic, formé par un groupe d’étudiants enthousiastes, avec des idées et des sentiments romantiques, qui se réunissent à la Font del Desmai afin de pratiquer la poésie.

Œuvres

La production littéraire de Verdaguer, écrite pendant environ quarante ans et suivant les principes littéraires romantiques, se centre en grande partie sur la poésie, avec plus de trente titres en comptant ceux publiés de son vivant et les posthumes. Il écrit également des ouvrages en prose, d’une grande qualité littéraire, ainsi que quelques traductions et versions d’autres langues, en prose et en vers. Après sa mort, des œuvres inédites sont peu à peu publiées et, parmi les milliers de manuscrits qu’il nous a laissé, nous comptons encore des poésies et des proses diverses, plus ou moins terminées, qui ne sont pas passées à la lettre d’imprimerie. Ajoutons à cela un important et intéressant épistolaire, en bonne partie déjà édité, qui comprend plus de 1 500 cartes. Nous pouvons diviser son œuvre en trois étapes.

Étape juvénile

Au Séminaire, Verdaguer écrit des premières poésies à caractère humoristique et satirique «Goigs de sant Taló», mais aussi des poésies pastorales et d’amour de type populaire – en partie connues grâce à la compilation posthume Jovenívoles -, parmi lesquelles Amors d’en Jordi i na Guideta (1865) est digne de mention de par son extension et ambition, avec laquelle il prétendait imiter le Mirèio du poète occitan Frederic Mistral. Ordonné prêtre, il commence la production de thème religieux et patriotique – avec des prix aux Jocs Florals de Barcelone de 1865 et 1866 – et son premier poème épique, Dos màrtirs de ma pàtria (1865). De cette période date également toute une série de tentatives et autres matériels préparatoires de L’Atlàntida, ainsi que différentes proses au ton autobiographique. Son activité littéraire se centre désormais sur la poésie religieuse, aussi bien populaire que culte, l’historique et patriotique et dans la rédaction de L’Atlàntida. En 1877, il obtient un prix aux Jocs Florals de Barcelone pour L’Atlàntida, qui consacre Verdaguer comme premier poète catalan de l’époque.

Livre à découvrir

PSM

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